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« Dès qu’on met l’accent spécifiquement sur les filles, on rencontre une résistance »

Aktualisiert: vor 4 Tagen

Futur en tous genres 2020 est tombé à l'eau à cause du Covid. C’est donc l’occasion de se pencher avec Zita Küng – l’une des féministes les plus célèbres de Suisse allemande – sur ce qui a précédé ce projet. A ses débuts en effet, Futur en tous genres était une journée de découverte professionnelle uniquement réservée aux filles.



KOSMOS : Zita Küng, en tant qu’enfant, que vouliez-vous faire plus tard ?

Zita Küng : Institutrice. Cela m’est apparu très tôt comme une évidence. J’adorais l’école. J’avais une maîtresse géniale qui m’inspirait. Parallèlement, une autre enseignante m’avait ouvert le monde de la musique et m’avait fait découvrir ma passion pour le chant. Une fois ma formation d’institutrice terminée, je suis partie étudier le chant classique. Personne dans ma famille n’avait jusqu’alors fait des études, c’était une nouveauté absolue.


Pourtant, vous n’êtes pas devenue chanteuse ...

Non, car je ne pouvais pas en vivre, comme je l’ai vite compris. Et je ne souhaitais pas non plus travailler comme professeure de chant. Comme j’étais très impliquée politiquement, je voulais un métier qui me permette d’être la plus indépendante possible. Avocate, à ma réflexion, me faisait avoir des mandats sans être liée à un employeur qui aurait pu désapprouver mon engagement politique. En outre, la question de savoir comment la loi « fonctionnait » avait toujours été un sujet de préoccupation pour moi. J’ai donc rejoint l’université à 29 ans.


« Les jeunes femmes choisissent leur futur métier parmi un éventail de professions beaucoup plus restreint que les jeunes hommes, et souvent parmi les moins lucratives. » 


Plus tard, après vos études de droit, vous avez fondé le Bureau de l’égalité de la ville de Zurich. Dans les années 90, vous avez œuvré à ce que les filles soient davantage soutenues dans leurs choix de carrière. Puis en 2001, la « Journée des filles » – précurseur de Futur en tous genres – est née. Pourquoi à l’époque s’est-on concentré sur les filles ?

A l’époque – mais c’est encore le cas aujourd’hui – les jeunes femmes choisissaient leur futur métier parmi un éventail de professions beaucoup plus restreint que les jeunes hommes, et souvent parmi les moins lucratives : employée de commerce, vendeuse, coiffeuse – pour les grands classiques. A contrario, les garçons avaient à disposition un éventail beaucoup plus large. L’idée était donc que les filles puissent envisager d’autres possibilités en dehors de ces trois métiers. C’est pourquoi l’accent devait obligatoirement être mis sur les filles.


Comment comptiez-vous faire pour que les filles puissent avoir accès à un éventail plus diversifié ?

Le choix de la profession est conditionné, d’une part, par les camarades du même âge, et d’autre part par l’environnement familial. C’est pourquoi nous avons lancé la campagne « Oser tous les métiers ». Il y avait par exemple des publicités télévisées qui montraient des personnes dans l’exercice de leur fonction. On y voyait quelqu’un qui soudait, et lorsque cette personne retirait son masque de protection, on découvrait le visage d’une jeune femme. Le message à l’attention des filles était le suivant : on peut être femme ET soudeuse. Parallèlement, nous avons fait s’impliquer les familles pour qu’elles soutiennent leurs filles dans des choix de métiers autres que typiquement féminins. C’est ainsi qu’est née la « Journée des filles » – journée où les pères devaient emmener leurs filles avec eux au travail pour leur ouvrir le monde des possibles. Ainsi, les filles découvraient de nouveaux métiers tandis que les pères réalisaient que leurs filles pouvaient aussi exercer une profession comme la leur.


Pourquoi, en 2010, la « Journée des filles » est devenue Futur en tous genres pour les filles et les garçons ?

Lors de la « Journée des filles », les filles n’allaient pas en classe mais accompagnaient leur père au bureau, sur le chantier, à l’atelier, à l’université... Les garçons, par contre, n’étaient pas libérés, mais devaient se rendre à l’école normalement. Ce jour-là – selon l’intérêt de l’enseignant·e – on parlait en classe des choix de métier typiques par rapport aux genres. C’est-à-dire de la différence de traitement entre les filles et les garçons. Avec le temps, des voix de plus en plus fortes se sont élevées, disant que la Journée des filles discriminait les garçons. C’est une réaction typique que j’ai rencontré un nombre incalculable de fois. Dès qu’on met l’accent spécifiquement sur les filles, on rencontre une résistance. Les voix les plus bruyantes étaient d’ailleurs celles de mères de garçons.


« Or partager le pouvoir suscite de fortes réactions et des résistances. »


Comment expliquez-vous cette réaction ?

Je me l’explique par le fait qu’en tant que femmes, ces mères ont déjà fait l’expérience de la discrimination, même de manière inconsciente, ce qui les amène à vouloir protéger à tout prix leurs enfants, leurs garçons, d’une expérience similaire. Tout traitement inégal – et pas seulement celui des femmes – est interprété comme étant discriminatoire, mais c’est incorrect. Une chose est claire cependant : une évolution vers plus d’équité signifie que les garçons et les hommes vont devoir renoncer à certains privilèges. Or partager le pouvoir suscite de fortes réactions et des résistances.


Vous regrettez donc qu’il n’y ait plus de Journée des filles ?

L’égalité de traitement de tous les jeunes ne fait que maintenir ce qui existe déjà. Pour que les choses changent, il faut agir de différentes façons, et non pas de la même manière. Au regard de l’égalité, oui, la suppression de la Journée des filles est quelque chose de négatif. Aujourd’hui, Futur en tous genres est une journée d’orientation professionnelle qui, tout en aspirant à faire bouger les choses, reproduit finalement les stéréotypes de genre dans les professions puisque les garçons « préfèrent décidément faire quelque chose de technique ».



Mais les organisateurices de Future en tous genres veulent justement éviter ça. Il y a plusieurs projets spéciaux avec pour slogan « Changer de perspective » : des filles qui essaient d’être menuisières et des garçons qui s’initient au métier de fleuriste.

Changer de perspective demande un renversement intellectuel : il existe des professions typiquement féminines et masculines, or cette distinction doit cesser. C’est un projet politique. Pour les jeunes, cela reste abstrait. Ils sont beaucoup plus intéressés par ce qu’ils veulent devenir professionnellement. Et ils ont du plaisir à essayer différents métiers. Or ce changement de perspective – on doit l’expliquer aux adultes, pas aux jeunes gens. 


Pensez-vous que vous auriez embrassé une autre carrière s’il y avait déjà eu une Journée des filles à votre époque ?

Avec le recul, c’est très difficile à dire. Quand j’étais enfant, le métier de conducteur de train ou de tram était très estimé par exemple. Qui sait, peut-être que j’aurais aimé ça si j’avais eu l’occasion de voyager dans la cabine du conducteur. Je suis en tout cas profondément convaincue qu’il est primordial que les filles reçoivent autant d’inputs différents que possible.


Suba Umathevan, ancienne directrice de Plan International Suisse – l’organisation en faveur des droits des filles –, ainsi que Gabrielle Schmid, spécialiste des sciences sociales se sont déjà exprimées sur les façons dont nous pouvons nous, en tant que société, lutter contre les inégalités de traitement des filles.

Zita Küng est avocate, présidente de l’association CH2021 et organise avec sa société EQality des coachings pour les femmes cadres. Elle est une militante des droits des femmes et a dirigé entre 1990 et 1996 le Bureau de l’égalité de la ville de Zurich.


L'interview a été mené par Martina Polek. Journaliste radio à la SRF, elle traduit sur mandat du polonais vers l'allemand des ouvrages de non-fiction pour la jeunesse et est membre fondatrice de KOSMOS pour filles (et pour le reste du monde).

Traduction : Cyrielle Cordt-Moller


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